Quiconque suit les courses vous dira sans doute que la présence sporadique d’outsiders dans le peloton de tête est habituelle sur une ligne d’arrivée. Toutefois, dans le cas qui nous intéresse, rien ne saurait enlever quelque mérite que ce soit à celles et ceux qui embouqueront le chenal des Sables d’Olones dans les jours qui viennent. Leur présence sur le podium ou dans une position enviable est tout sauf le fruit du hasard.
Sportivement parlant, si on exclu le vainqueur, Armel LeCléac’h est la révélation de ce Vendée-Globe. L’homme qui revient de loin était regardé d’un drôle d’air par beaucoup de gens lorsqu’il a abandonné l’écurie Foncia après un chavirage traumatisant de son multicoque. Certains pensaient alors que la carrière d’Armel ne s’en remettrait jamais. Mais l’homme a du ressort. Aux commandes d’une flèche d’argent dessinée par Jean-Marie Finot, le jeune marin a fait montre d’une ténacité et d’une régularité qui est d’ordinaire l’apanage des plus expérimentés. Et le résultat en est pour le moins stupéfiant. À 31 ans, l’avenir de ce marin s’annonce plus que prometteur. Il est présentement à moins de 500 milles nautiques de l’arrivée. Une arrivée que l’on souhaite triomphale. Il le mérite !
Plus que jamais, il est d’ailleurs fortement souhaitable que tous les gens des Sables d’Olones qui peuvent le faire, se déplacent pour aller saluer le retour de tout ces guerriers digne de la Gaule antique. Car s’ils n’ont pas vécu les affres d’une véritable guerre, il n’en reste pas moins qu’ils reviennent tout droit de l’enfer.
Marc Guillemot doit être l’un de ceux qui a le plus hâte d’arriver. Parallèlement, il est celui qu’on a le plus hâte d’accueillir. Pour récompenser des gens comme Marc Guillemot, s’il est une amélioration qu’il faudra apporter au Vendé-Globe, c’est bien l’instauration de prix autres que le podium. Il faudra un prix pour l’esprit sportif. Un autre pour ceux qui partent avec de petits moyens. Un pour le courage. Et finalement un prix du public.
Marc Guillemot devrait remporter le trophée du courage, de l’esprit sportif ainsi que celui du public tellement sa détermination a été mémorable. Quant à sa performance sportive, elle est loin d’être négligeable compte tenu des nombreux ennuis qu’il a eu avec son rail et ses chariots de grand-voile. Mais c’est plutôt son fair-play et son empressement à secourir Yann Éliès que l’histoire retiendra. On voit d’ici les retrouvailles avec ce dernier et on anticipe déjà l’émotion sur les pontons.
Sans compter qu’en dépit de tout ce qui l’a retardé, Marc finira assurément sur le podium, grâce aux 80 heures de bonus suite à l’assistance qu’il a dû porté à son copain blessé. Définitivement, celui-là, il ne faudra pas le manquer. Il mérite un comité d’accueil de 100 000 personnes. Mais n’ayez crainte ! On peut compter sur les Sablais…
Les deux anglaises finiront vraisemblablement devant les boys. Samantha Davies se bat pour une troisième place sur le podium. Qui l’eut cru ? De toute évidence, le talent de la jeune navigatrice anglaise a été légèrement sous-estimé. Durant cette course, nez au vent, elle a fait montre du flegme et de la détermination résolu qui caractérise les anglais. Seule la blessure de Yann Éliès lui a momentanément fait perdre son incassable bonne humeur. Une fille à marier quoi ! Si on ne s’ennuie pas trop… Car elle risque d’être du prochain départ avec une monture peut-être un peu plus récente et surtout, plus performante. À seulement 34 ans, la blonde a un bel avenir que des sponsors avisés sauront bien colorer à son goût à elle.
Quant à Dee Caffari, elle est en voie de réaliser un exploit extraordinaire. Devenir la première femme à boucler un tour du monde dans les deux sens. Ça laisse pantois ! Et si ce n’était que de ça ! Imaginez ! Les deux anglaises finiront devant leurs compatriotes Brian Thompson, Steve White, Johnny Malbon, Mike Golding et Alex Thompson. Et vlan dans les dents de la gente masculine. Les sujettes de sa Majesté ont été supérieures aux gentlemen. Les James Bond girls ont fait la barbe aux hommes. Et pas les moindres à part ça… Preuve qu’on aura beau avoir le bateau le plus puissant, c’est encore 18 pouces derrière la barre que ça se passe.
On serait tenté de dire que tout ces gens se retrouvent là par défaut. Parce que les autres ont cassés. C’est une erreur que de penser de cette façon. Dans n’importe quel sport, les impondérables font partie intégrante du jeu. Qu’il s’agisse d’erreur d’arbitrage ou de casse, on se doit d’être bon joueur et d’admettre que ce sont les meilleurs qui ont gagnés. Celles et ceux qui sont là le sont grâce à leurs efforts. Et ils ont très largement mérité leur heure de gloire.
J’avais choisi LeCam, Peyron et Thiercelin. Ce n’était pas un mauvais choix. Mais j’ai quand même eu tout faux. J’en avais oublié un. Le prof ! Peut-être est-ce parce que l’homme a un profil plutôt bas ? Il n’est pas des plus flamboyants. Et pourtant, Michel Desjoyaux nous a gratifiés d’un extraordinaire talent de raconteur de ses péripéties en mer. Chaque message de la nuit nous en a appris un peu plus sur la grande générosité vis-à-vis du public, qu’entretient ce marin hors norme. Et le partage de trois mois de son quotidien de coureur océanique fût passionnant à lire.
Mais revenons à ce qui nous intéresse. Si Michel Desjoyeaux a gagné ce Vendée globe, c’est d’abord à cause de son incroyable talent de navigateur. L’homme transforme tout ce qu’il trouve en or. Il a tout gagné. Que ce soit en multi ou en mono, rien ne vient à bout de la détermination de cet entêté.
Comme on le sait, pour pratiquer la voile océanique de compétition, il faut avoir des qualités sportives plus grandes que le commun des mortels. Il faut avoir une résistance physique loin au dessus de la moyenne. Il faut avoir de multiples connaissances, particulièrement en météorologie. Finalement, il faut être des plus débrouillards pour être en mesure de réparer les nombreux bobos du coursier.
Mais pour venir à bout de gagner un Vendée-Globe il faut aussi avoir quelque chose de plus que tous les autres. Une sorte d’aura qui fait que la chance que l’on se créer soi-même finit par se transformer en gain. Cette année plus qu’aucune autre auparavant, il fallait la faire cette satané chance pour passer à travers. Mais au fait, j’y pense ! De quoi parle-t-on ? En effet, le prof a connu son heure de déveine en début de course. Il a dû retourner aux Sables d’Olones pour réparer un balast et en est reparti le lendemain avec plus de 400 milles de retard. Il a même eu jusqu’à 670 milles dans le trou pour par la suite, remonter le peloton et doubler tout le monde…
Dans de nombreux sports, on retrouve des gens dominants. Au basketball il y a Michael Jordan. Au Hockey il y a eu Mario Lemieux. Au soccer, il y a eu Pelé et en F1, Alain Prost. Mais même encore là, la comparaison est boiteuse. Vous mettez tous ces talents, qui ne sont pourtant pas les moindres, dans un mélangeur, vous brassez le tout et vous n’arrivez pas à la moitié d’un Michel Desjoyaux. Car si remporter un Vendée-Globe fait de vous un champion, en remporter deux vous fait entrer dans la légende de votre vivant. Le nom de Desjoyeaux doit être écrit en lettre d’or non seulement dans le temple de la renomée de la course au large mais également dans l’histoire mondiale du sport ainsi que le Larousse des noms propres.
Ce que Michel Desjoyaux vient d’accomplir n’est rien de moins que le plus grand exploit sportif de tout les temps. En effet, aucune autre épreuve sportive ne contraint à un effort continuel sur une aussi longue période. ( près de trois mois) Aucune épreuve sportive ne pousse l’être humain aussi loin dans les plus ultimes retranchements de ses capacités physiques, psychologique et mentales. Voilà pourquoi en remportant son deuxième Vendée-Globe, le prof devient aujourd’hui un géant. Comme on se souvient du jour où l’homme marcha sur la lune, on se souviendra du jour ou Michel Desjoyaux remporta son deuxième Vendée-Globe. On est dans l’ordre du « pas possible ». Un impossible balayé dans le sillage de Foncia et de son skipper.
On apprenait en cette fin d’après-midi que le voilier de Roland Jourdain se détournait vers les Açores ou Madère, c’est selon. Mais les derniers fichiers semblent indiquer que ce sera plutôt Madère. La raison ? Le voilier de 60 pieds a perdu sa torpille au cours des dernières heures. Bilou navigue présentement sous trois ris et trinquette et avec les ballasts remplis jusqu’au bouchon. Avec cette voilure et cette vitesse pépère, Bilou veut tenter le coup et se rendre jusqu’à Madère pour sauver son bateau du chavirage qui caractérise habituellement ce genre de situation. Il s’agirait du treizième abandon dans cette course de fou si Bilou rend les armes. Mais l’homme a du coffre. Aussi, évalue-t-il présentement l’idée de rejoindre les Sables d’Olones même avec son teufteuf. Une fin de course qui promet.
Ce dernier coup du sort propulserait le jeune Armel LeCléach au deuxième rang. Déjà que la troisième position était pour ce dernier un incroyable dénouement, le jeune marin doit maintenant se pincer pour savoir s’il rêve. Il n’est plus qu’à un pas du premier rang.
Quant à Michel Desjoyaux, il n’est toujours pas au bout de ses peines. Bien que son avance soit considérable, il fait maintenant face à une météo capricieuse, des vents changeants, une mer de m… des baleines dans les pattes et finalement, comme si cela n’était pas suffisant, des conteneurs échappés en mer qui flottent ça et là et menace d’arracher le premier appendice à se présenter la face.
Combien d’autres rebondissements surviendront sur ce tour du monde ? Nul ne sait. Mais une chose est certaine. La Calice semble devoir être bu jusqu’à la lie.








