
© Vincent Curutchet / Macif
Les organisateurs de la Transat B to B ont décidé hier en après-midi d’utiliser la porte de sécurité au large de l’Espagne comme ligne d’arrivée. Du coup, François Gabart étant le premier à s’y rendre, il hérite donc du titre de vainqueur de la course.
En fait, la décision est moche. Mais il ne fallait pas avoir besoin d’un dictionnaire pour comprendre qu’elle s’imposait d’elle-même. Et de toute façon les skippers n’auraient certes pas continué. Il n’était pas envisageable d’aller se promener dans une pareille tempête.
« C’est avant tout la violence de la bascule attendue dans la nuit de jeudi à vendredi qui a convaincu les autorités sportives que cette décision était la meilleure. Des vents supérieurs à 50 nœuds, avec des rafales à 60-70 nœuds, une rotation de 90° du sud-ouest au nord-ouest en quelques minutes et derrière une mer croisée avec des creux moyens de huit mètres auraient cueilli la flotte juste alors qu’elle abordait le plateau continental. Ici, les fonds remontent de 4 000 à 150 mètres et provoquent une mer encore plus chaotique qu’à l’ordinaire. » dit-on sur le site de la course.
C’est Jacques Caraës qui a pris la décision finale. Et le gars s’y connaît en météorologie. Son cv est long comme le bras. Les conditions météo sont si dantesques qu’on les décrit comme « inhabituelles même en hiver ». C’est tout dire. Pour que les Gaulois décident de renoncer à leur course, il faut que ce soit vachement sérieux. Il y a bien dû y avoir quelques « discussions ».
Justement parlant de discussion, Alex Thompson (Hugo Boss) a demandé une compensation au comité de course, lui qui était au coeur de la lutte il y a à peine quarante-huit heures se retrouve maintenant en queue le peloton. Aux dernières nouvelles, il était à un peu moins de 300 milles nautiques de l’arrivée. Il devrait sentir le coup de vent, mais il ne devrait pas trop avoir de problème à terminer la course.
Celui qui par contre, va la sentir passer le plus, c’est Louis Burton sur Bureau Vallée. Le skipper et son coursier reniflent déjà la mauvaise haleine de la tempête qui lui souffle derrière les oreilles. C’est le creux dépressionnaire qui vient du sud qui est en train de rattraper l’Open 60. Il apporte des vents de 35 à 40 noeuds et une mer débile. En cas de besoin, Louis Burton pourrait toujours se diriger vers le sud pour aller s’abriter à l’île de Flores située à environ 230 milles de là. Même chose pour Jean-Pierre Dick qui lui est cependant beaucoup plus au sud et a du coup moins à craindre.
À ce stade, il faut féliciter François Gabart qui a démontré encore une fois beaucoup de talent. Mais sans gêne on peut se dire que tous ont hâte d’être à la maison loin de ce merdier. Si la course a peut-être perdu un peu de son lustre en raison des circonstances, la course qui intéresse le public est maintenant celle contre la tempête.

Crédit image: © US Grib
Il y a longtemps qu’une telle alerte n’avait été lancée. De surcroît en pleine course, la direction de la Transat B to B a décidé d’imposer un avenant en raison des risques pour la sécurité des solitaires. « Pour être inhabituel, c’est inhabituel. Et je dirais même plus inhabituel! » C’est que la météo prévoit une fessée d’enfer. Des vents à 60 noeuds sur des dizaines sinon des centaines de milles nautiques. Cela va générer une mer absolument chaotique. Bref, un merdier que l’on veut éviter à tous prix.
Et de toutes façons, est-ce que les marins engagés dans la Transat B to B auraient été assez caves pour aller se foutre dans un pareil bordel? Poser la question c’est aussi y répondre. Car la course, bien que sérieuse, est avant tout une qualification pour le Vendée-Globe. Néanmoins, à ce temps-ci de l’année, il vaut mieux éviter l’Atlantique nord sur des coquilles de noix. Parfois, Dame nature semble être atteinte de la maladie de la vache folle.
D’ailleurs, même dans des conditions normales, on sert les dents. Le vent forcit depuis quelques heures sur la flotte alors que Jean-Pierre Dick lui, n’aura d’autre choix que de faire le singe jusqu’en tête de mât pour aller décoincer sa têtière de Gennaker prise dans le rail. Imaginez un peu! être aux prise avec une pareille toile sur un voilier de 60 pieds quand le vent monte. Ça donne froid dans le dos juste à y penser.
Pour finir, une autre dépression va se creuser dans le sud tout juste après le passage de l’anticyclone qui affecte une partie des huit engagés depuis un moment. D’ici là, on espère que la flotte au complet aura passé entre les deux creux dépressionnaires pour aller rejoindre la côte portugaise où se trouve un point de passage dorénavant obligatoire pour tous les coureurs. Ce petit croche dans le sud a pour but de laisser Dame nature passer sa crise.
Entre temps, C’est dans l’ordre François Gabard, (Macif) 76 milles devant Armel LeClea’c (Banque Populaire VI) et 120 milles devant Vincent Riou dit le terrible (PRB). Jean-Pierre Dick se dirige vers le sud pour trouver plus clément afin de monter au mât. De son côté, Marc Guillemot suit derrière la flotte un peu perdu dans la molle. Le calme avant les déferlantes quoi…

Crédit photo: Service de presse de la Transat Jacques Vabre © 2011
Au moment d’écrire ces lignes, trois bateaux étaient encore en mer. Tous des Class 40. Phénix Europe Express est en approche de Puerto Limon et n’est plus qu’à une dizaine de milles. Deux autres voiliers se livrent bataille pour ne pas finir au denier rang à un peu plus de 500 milles de l’arrivée. Il s’agit de Hip Co Blue et de Partouche. Les deux ont opté pour des solutions radicalement sud avec le résultat que l’on sait. Ils devraient mettre pied à terre mercredi.
Les vainqueurs ont quant à eux été couronnés. En IMOCA Jean Pierre Pierre Dick a été le premier de toute la flotte. Quel bonheur de voir Jérémie Beyou aussi heureux, lui qui n’avait pas goûté au champagne depuis des lustres et qui avait encaissé diverses fortunes de mer en plus de perdre son sponsor au terme du dernier Vendée-Globe.
Ce fut aussi une joie immense et un soulagement chez Hugo Boss. Alex Thompson qui a vu le ciel s’écrouler sur sa tête au cours des dernières années a enfin pu terminer une course et surtout, il a rivalisé de manière brillante contre les meilleurs et les mieux équipés du circuit. Déception cependant pour Mike Golding qui naviguait avec le seul Québécois en lice Bruno Dubois. L’équipe Gamesa a choisi une option sud qui s’est avérée être désastreuse cette année, l’alizé se faisant capricieux. Un pari sur le mauvais cheval.
En Class 40, la victoire de Yannick Bestaven a aussi quelque chose de réconfortant. En voilà un autre qui en avait bavé et qui du coup, attendait ce moment depuis longtemps. Tout comme Éric Drouglazet qui en dépit de son expérience et de son indéniable talent, n’est pas parvenu à s’acheter une victoire sur une traversée de l’océan.
L’une des particularités de ce sport est sans doute la cruauté du sort qui semble parfois s’acharner sur les mêmes. Marc Thiercelin n’est pourtant pas un jambon comme on dit en terme de boxe. Pourtant il n’arrive plus à gagner ni même à finir une traversée. La chance semble également avoir aussi abandonné Franck-Yves Escoffier qui navigue pourtant avec un bateau neuf et ne parvient plus lui non plus à traverser sans voir sa course interrompue par une avarie.
C’est donc Actual d’Yves LeBlevec qui a remporté la victoire chez les multis 50. LeBlevec était accompagné de l’architecte naval Sam Manuard qui signe une première victoire en grand prix. La deuxième place a été remportée par Loick Fequet et Loick Escoffier sur Maître Jacques. Seuls deux trimarans 50′ auront survécu à la météo sans pitié qui a marqué la première partie de cette course. Tous les autres ont rebroussé chemin victime d’avaries.
Cette édition de la Transat Jacques Vabre aura d’ailleurs été marquée par un nombre très élevé d’avaries. Celle ayant marqué le plus est sans doute Cheminée Poujoulat qui était perçu comme l’un des favoris. Le bateau flambant neuf est passé bien près de couler après l’évacuation de ses occupants par hélicoptère. Une vive déception, car les attentes étaient élevées face à ce nouveau joueur. On dit toujours que le matériel est remplaçable. Néanmoins, perdre ce voilier eut été un drame pour tous celles et ceux qui ont mis tant d’heures de travail et d’argent sur ce projet. Récupéré in extremis, le bateau est maintenant au séchoir sur un quai des Açores.
D’autres favoris ont vu leur course s’éteindre prématurément. Parmi eux des coureurs aussi expérimentés et émérites que Thierry Bouchard et Tanguy DeLamothe en Class 40 ou encore Vincent Rioux en IMOCA. Mais ce qui nous a tous sciés, c’est l’abandon du Class 40 Concise 2. Les deux jeunes recrues Britanniques Ned Collier Wakefield et Sam Goodchild faisaient une course splendide et occupaient le premier rang quand ils ont été frappés par le mauvais sort et ont dû rebrousser chemin suite à un délaminage.
Les outsiders ont d’ailleurs été les grandes vedettes de cette dixième édition de la Transat Jacques Vabre avec la magnifique troisième place du duo britanno-américain formé de Hannah Jenner et Jesse Naimark sur 40 Degrees en Class 40 ainsi que la belle prestation des frères Burton en IMOCA.
Du reste, on s’ennuie du Brésil et des grands trimarans ORMA. Ces facteurs combinés à une couverture télévisuelle pauvre et un déficit toujours présent quant à l’internationalisation des classes IMOCA et Multis 50 ont fait en sorte que la Transat Jacques Vabre doit se réinventer.
Le site internet bien qu’esthétiquement réussi, est lourd et techniquement ennuyeux du point de vue de sa navigation. Il ne permettait pas à un nouveau venu de savoir rapidement ce qu’il désire savoir. Un exemple bien simple: On a fait un onglet « prendre la mer » dans lequel se retrouvait tout ce qui aurait dû être sous l’onglet « s’informer ». Ce sont là des petits riens direz-vous sans doute. Mais quand on a une tâche de pédagogie d’un sport dont le grand public est loin de maîtriser toutes les susceptibilités, on comprendra alors que l’expression anglaise « small is beautiful » prend tout son sens.
Ne pas avoir retransmis le départ en direct est une autre erreur monumentale. Mais elle n’incombe pas seulement qu’aux organisateurs. C’est connu que les médias européens ont la patience proportionnelle à leur budget de fonctionnement. Et comme on le sait, par les temps qui courent, il vaut mieux vivre ici qu’en Europe où le diable est aux vaches dans plusieurs pays. L’austérité budgétaire est le mot d’ordre partout, la nervosité est omniprésente chez les investisseurs et les conséquences en sont que plusieurs questionnent les investissements dans le sponsoring à l’heure des mises à pied et des délocalisations.
Ce serait dommage que le milieu de la voile subisse des contrecoups de ce vent de morosité. Car en dépit de ses quelques défauts bien mineurs, la Transat Jacques-Vabre a encore offert un spectacle étonnant et des performances sportives qui suscitent l’admiration. Il n’y a pas beaucoup de gens qui vous diront qu’un engagement dans la voile ne vaut pas le prix payé, bien au contraire. S’il est un sport faisant l’unanimité, c’est bien la voile surtout par son caractère structurant et écologique.
Nous savons que l’économie de demain passe par l’écoresponsabilité. La voile et la Transat Jacques-Vabre remportent à ce titre le premier prix et sont d’extraordinaires outils de sensibilisation. Si un jour nous en avions la chance, nous les supporterions sans hésiter.





