
L’océan Indien est sans pitié pour les coureurs de ce
6ièmeVendée-Globe. Crédit photo: Dee Caffari site du Vendée-Globe
En entrevue hier en après-midi, le président de l’Association Maritime du Québec et coureur océanique Walter Timmerman rappelait que la versatilité du temps n’est pas sans laisser des traces. Il est vrai aussi que parfois, un coup de vent peut endommager du matériel sans que cela n’y paraisse à priori. Ce n’est que plus tard que le dommage manifestera ses symptômes lorsque la pièce atteindra son point final de rupture.
« Assurément, quand tu prends un grain à 55 ou 60 nœuds dans une mer croisée avec des creux de 15 à 18 pieds, si tu n’es pas aux taquets à ce moment précis, t’es carrément dans la rue. C’est clair que les bateaux sont bien faits car autrement, personne ne s’embarquerait là-dessus. Par contre, certaines conditions de mer sont si extrêmes, qu’on aura beau avoir le gréement qu’on voudra, rien n’y fait. Tout arrache… Aussi faut-il tenir compte du fait que les marins du Vendée-Globe sont seuls. Garder toute son attention sur les écoutes pendant trois mois est impossible. Au minimum, il faut faire le point, dormir un peu et manger. Or ce sont tous des moments où vous êtes exposé à vous faire prendre les culottes à terre par Dame Nature, » de conclure Monsieur Timmerman.
Pas de doute ! Si la mer réduit des conteneurs à l’état de boîte de sardines, on n’ose même pas penser à ce qu’elle peut faire d’un mât en carbone quand un Open 60 se retrouve en travers de son chemin durant un de ses nombreux sauts d’humeur. Conséquemment, il faut alors relativiser tout questionnement sur la fiabilité des machines et tenir compte de ces facteurs.
Ce qui m’amène à parler des conditions de vie à bord des bateaux. Depuis l’entrée dans l’océan Indien, les dépressions se s’enchaînent au rythme de l’enfant au tambour et la veille de Noël prend plutôt des allures de carême pour les coureurs.
Quiconque a déjà mis le nez dans un bateau de course et navigué un temps soit peu, sait que les marins en prennent présentement plein la gueule. Les bateaux dévalent les creux à des vitesses folles, des paquets de mer envahissent le pont et laissent l’impression que l’on navigue sur un submersible en train de plonger. Pas moyen de manger un repas chaud non plus. Faire ses besoins naturels sans badigeonner partout est un défi. Tout ce qui n’est pas solidement attaché se transforme en dangereux projectile. Tout suinte et il règne une humidité qui vous transit de part en part. Il y a du sel partout, le bateau est sale et ça pue.
Ajoutez à cela qu’il n’y a pas moyen de fermer l’œil 30 secondes. Quand la coque rebondit dans le creux des déferlantes le fracas est épouvantable. Le bateau craque de partout et vous avez l’impression qu’il peut casser en deux à n’importe quel moment. Vous fermez alors vos yeux et invoquez dans votre plus profond fort intérieur la tendre Bonne Sainte-Anne en vous disant : Si ça peut finir au plus cri…
Les marins du Vendée-Globe ne sont pas que de simples navigateurs, Ce sont des soldats qui naviguent en zone de guerre.

Course terminée pour Mike Golding!
Pas de doute, ça fait mal au cœur de voir ces marins qui en arrachent. Eux qui ont mis tout ce qu’ils avaient dans cette aventure dont le niveau de misère croit au rythme des milles qui se perdent dans le sillage des vaincus de l’océan Indien.
Triste même ! Voir le Cheminées Poujoulat de Bernard Stamm se déchirer contre les cailloux rappelait ces cétacés qui s’échouent et que l’on tente désespérément de sauver alors qu’ils sont asphyxiés par leur propre pesanteur. Imaginez, 12 bateaux au rancart jusqu’ici. Plus du tiers de la flotte… Et nous ne sommes pas encore à la mi-course. Si l’on poursuit à ce rythme, il ne resterait que 5 ou 6 bateaux à l’arrivée aux Sables d’Olones. C’est tout dire…
Est-ce que ça va trop vite ? Jugez plutôt par vous-même. En comptant Paprec Virbac II auquel je ne crois plus aux chances de continuer ; et depuis l’abandon de Pakea Bizkaïa du basque Unaï basurko, 8 bateaux ont lancé la serviette. Sur ces 8 concurrents, 4 se battaient dans le top 10 et deux autres (Cheminée Poujoulat et Temenos II) cravachaient pour recoller au peloton de tête. Encore plus troublant. Sur les 12 éclopés, 10 ont été mis à l’eau pendant ou après l’année 2005. On compte 5 démâtage jusqu’à maintenant dans cette course de fou, 6 en comptant les problèmes de Jérémi Beyou. Toutefois, un seul concerne un bateau construit avant 2005, soit Aquarelle.com de Yannick Bestaven.
On aura beau dire tant qu’on voudra que l’océan Indien est particulièrement vache cette année, c’est indiscutablement vrai, mais il reste que c’est derrière la flotte que les plus dures bastons sont passé alors que c’est devant que tout a cassé. Les dirigeants auront tout à loisir d’argumenter sur les tribunes qu’ils veulent qu’il s’agit d’un sport mécanique, reste qu’il y a quelque chose d’étrange là-dedans qui me fait dire que des gens devront s’y mettre pour trouver des solutions fiables. Nous savons tous que le Vendée-Globe est la pire des course d’endurance mais ça n’exempte pas du devoir de progresser. Des pas de géant ont été fait pour améliorer la sécurité. Il faut dorénavant s’attaquer aux problèmes de fiabilité des bateaux.
Pour justifier ce qui précède, voici quelques chiffres. Si on fait une moyenne conservatrice d’environ 7 millions d’Euros par équipe, on est à plus de 100 millions de dollars US qui se retrouve à quai suite à ce derby de démolition. Certains ont vu le fruit de leurs efforts et surtout de leurs capitaux s’envoler en fumé après seulement une trentaine d’heure de course. C’est le cas de l’entreprise Hugo Boss qui y a engouffré plus de 10 millions d’Euros. Entre vous et moi, plus tôt que tard, il y a inévitablement des sponsors qui vont commencer à y penser à deux fois. L’IMOCA et l’ISAF seraient donc tout avisés de prendre acte de la situation et surtout de ne pas faire comme si de rien était. La voile de haut niveau telle qu’on la voit présentement ne dispose pas d’assise qui permettrait d’ignorer ce qui se passe.
Prions maintenant pour que rien n’arrive aux marins d’ici la fin de cette galère car si tel était le cas, le mot désastre ne pourrait alors plus être évité.
Au beau milieu de la nuit et à quelques encablures des Sables d’Olonnes, le Open 60 du man in black a été heurté sur tribord à la hauteur des cadènes par un chalutier. Le coursier a démâté et le bateau est fortement endommagé. Au moment d’aller sous presse, les architectes et ingénieurs du groupe Finot-Conq était au chevet de la bête blessée. Des analyses poussées permettront de savoir si des dommages structurels ont été causés au monocoque et surtout, s’il existe des possibilités de réparer pour prendre le départ de la course le 9 novembre prochain.
Chose certaine, il ne reste plus beaucoup de temps et c’est un Alex Thompson bien au fait de cette situation et complètement dévasté qui s’est présenté hier en conférence de presse aux Sables d’Olonnes pour expliquer l’inexplicable. Il faut dire que l’on serait découragé à moins car quatre années de travail viennent peut-être carrémment de s’envoler en fumée.
De plus, dans le meilleur des cas, en dépit d’un bateau réparé et remâté, Alex Thompson prendra le départ sans avoir fait de test, avec une monture sans ajustement et dont la fiabilité et les performances risquent d’être incertaines. Et cela est sans compter qu’il devra rencontrer les exigences du comité de course en terme de navigabilité.
À la lumière de cet autre incident, force est d’admettre que, bien malheureusement, le monde de la voile sportive de compétition voit les dossiers d’assurance s’épaissir à vue d’œil depuis quelques années. Alex Thompson est d’ailleurs l’un de ceux dont l’assurabilité risque hélas de souffrir de ses déveines à répétition.
Notons cependant qu’il n’est pas le seul dans cette situation. Démâtages en série, avaries de quilles, blessures graves, chute en mer, naufrage et même le décès d’un skipper ont parsemé l’actualité de la voile depuis quelques semaines. Un bilan qui rappelle que sur l’océan, l’homme n’est que toléré. Un facteur (parmi tant d’autres) que devraient considérer celles et ceux qui, par pure ignorance, portent d’ineptes jugements de valeurs sur les marins qui compétitionnent.
Pour revenir à Alex Thompson, rappelons que son sponsor principal a investi des sommes considérables pour ne pas dire colossales dans l’aventure. Et compte tenu de cela, on peut raisonnablement espérer qu’en tenant compte des énormes moyens dont elle dispose, l’entreprise Hugo Boss ne laissera pas tomber le navigateur anglais après être allé aussi loin.

les traits tirés, Alex Thompson s’expliqué hier
en conférence de presse aux sables d’Olonnes.






