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Depuis que Roland Jourdain a annoncé qu’il avait perdu son bulbe de quille, tous le monde retenait son souffle. Non pas parce que nous espérions que Bilou puisse finir la course mais bien plutôt parce que tous ceux qui suivent les péripéties de ces marins savent que naviguer sans bulbe de quille est une aventure plus que périeuse. À n’importe quel moment, le bateau peut chavirer et mettre en péril la sécurité du marin. Et plus nous regardions les fichiers météo, plus nous savions que ceux-ci jouaient contre Bilou, et plus nos mâchoires se serraient et nos orteils se recroquevillaient dans nos godasses.
Tous le monde comprend le désarroi d’un gars comme Roland Jourdain. Surtout quand on pense que c’est pour lui un troisième tour du monde et que là-dessus, c’est son deuxième à finir en queue de poisson. Ce gars là a mis tout ce qu’il avait pour finir cette course et la gagner. Il aurait certes mérité un bien meilleur sort.
Mais nous savons que l’homme a du cœur au ventre. Et parfois, ce ne sont pas toujours les victoires qui font les gagnants. Bilou est un père de famille et personne n’aurait trouvé amusant de le voir risquer sa peau entre les Açores et les Sables d’Olones. Bref, le public n’en demande pas tant.
Une dépêche nous apprenait hier matin, que le navigateur Jean LeCam avait pris contact avec son équipe à terre pour leur indiquer qu’une avarie sérieuse avait endommagé le Open 60 VM Matériaux. À ce moment, il semblerait que la conversation ait été interrompue inopinément. Pour cette raison l’inquiétude fût grande quant au sort du naufragé. Pendant plusieurs heures, la cellule de crise du comité de course devait répondre à de multiples questions et se préparer à toute éventualité. Le marin était-il à bord et si oui, était-il blessé ? Combien de temps pouvait-il tenir ? Avait-il de la nourriture et de l’eau ? Le bateau menaçait-il de couler ? La seule chose que l’on savait, c’est que le marin de 50 ans avait eu le temps d’indiquer que son bateau était en train de chavirer et que le bateau et son occupant étaient localisés à environ 200 milles nautiques au sud ouest de la péninsule chilienne du cap Horn.
Peu de temps après, un pétrolier accouru sur zone était en vue du voilier et demeurait sur place. Il tentait d’entrer en contact avec le skipper du VM matériaux retourné. Mais chose encore plus inquiétante, ses appels faits à l’aide d’une corne de brume sont cependant demeuré sans réponse. De plus, l’état de la mer ne permettait pas à l’équipage du bâtiment de lancer une opération de sauvetage. Un avion de la marine chilienne a aussi survolé la zone pendant environ une heure et demie. Le pilote a aperçu le voilier retourné et fait parvenir un rapport détaillé au comité de course.
Soupir de soulagement
On apprenait quelques heures plus tard que Vincent Rioux et Armel LeCléach étaient sur arrivés sur place. Vincent Rioux a alors pu prendre contact avec Jean LeCam. Ce dernier était sain et sauf à l’intérieur de son bateau. Rioux rapportait aussi que l’arrière de VM Matériaux, là où se trouve le sas de sortie en cas de chavirage, était immergé dans l’eau. Finalement, il signale que le bateau n’a plus de bulbe de quille. Ça explique le chavirage et l’incapacité du skipper de VM Matériaux d’effectuer une manœuvre de retournement à l’aide de son vérin de quille.
Après un sauvetage héroïque effectué par son adversaire de toujours Vincent Rioux, (dit le Terrible) Le roi Jean sera bientôt de retour sur la terre ferme, à Ushuaïa où sa compatriote et sœur d’armes Isabelle Autissier l’attend. Pour ce qui est de VM Matériaux, sans balise de positionnement, il serait étonnant que l’on puisse le retrouver et le récupérer dans ce désert marin. Quant à la cause du chavirage, Jean LeCam a parlé ce matin d’une collision avec un ou un OFNI.
Mais qu’importe le bateau quand on a pu sauver ce qu’il y a de plus précieux. La vie humaine n’a pas de prix. C’est un cliché mais on ne le dira jamais assez. Reste que c’est une triste fin de règne pour l’un des meilleurs vendeurs qui soit de son sport. Jean LeCam, un être pittoresque et plus grand que nature est maintenant un quinquagénaire sans bateau ni sponsor. Cet épisode marquera-t-il son chant du cygne ? On aurait tort de le penser. Jean LeCam a du ressort. Mais comme sa réputation et sa fortune ne sont plus à faire, on peut se demander s’il retournera dans une classe IMOCA qui l’oblige à s’engager dans le Vendée-Globe.
À la lumière des propos qu’il a tenus tout au long de ce périple, il est loin d’être sûr que Jean LeCam voudra s’engager de nouveau dans un tour du monde en solitaire. Ce Vendée-Globe a été des plus éprouvants pour lui et on sent qu’il envisage peut-être de passer à autre chose. Après tout, s’il n’a pas pu prendre la première place, il peut quand même affirmer sans gêne être un des plus illustre vice-gagnant. Il est faux de prétendre que l’on ne se souvient que de ceux qui sont les premiers. À preuve, bien peu de gens parlent du Vendée-Globe 2004-2005 et de la victoire de Vincent Rioux sans rappeler l’incroyable performance de son dauphin. De même, ceux qui font allusion à la route du rhum 2006 ne parle pas de Roland Bilou Jourdain sans se remémorer la remonté spectaculaire du roi Jean.
Mais LeCam est en définitive de cette génération de navigateurs qui, à l’instar d’Éric Tabarly, ne vont en mer pas seulement pour gagner. L’homme est aussi un épicurien. Un homme qui veut avoir du plaisir à naviguer. Un professeur qui, sans prétention aucune, veut communiquer ce qu’il sait. On l’a vu en classe Figaro comme en IMOCA. Et s’il estime avoir assez donné, d’autres classes l’attendent avec les bras grand ouverts. Moins casse-gueule, moins chers, plus conviviales et moins engageante. Si je suis un sponsor, je téléphone immédiatement à LeCam. « Allo Monsieur LeCam ? La class 40 est à vous si vous le voulez… »








