Certain ont cherché du côté du poids, d’autres ont priorisé la puissance. La réponse se trouvait du côté de l’intelligence. Elle se trouvait du côté de la gestion parcimonieuse des ressources et de la machine. L’histoire dira bientôt si le grand oubli des marins qui ont cassé leur bateau dans ces mers sans pitié, si cet oubli était dans leurs bagages ou dans leur tête. Auraient-ils oublié que cette course est un d’abord un marathon ? Auraient-ils oublié que pour gagner il faut en premier lieu tenir jusqu’au bout ? À voir ceux que l’atlantique ramène aux Sables d’Olones, on serait tenté de le penser.
Mais quoi qu’il en soit, Armel LeCléac’h a fait une course splendide. Une performance impériale. Et parmi tous les experts consultés, pas un seul ne donnait un podium à ce jeune de 32 ans. Et pourtant, il aurait fallu avoir un peu de vision pour se rendre compte que la réponse aux mille et une questions que nous nous posions avant ce départ du 9 novembre dernier allait se trouver beaucoup plus loin que nous le pensions. Il fallait garder les yeux sur l’horizon pour voir l’avenir de la course océanique. Et cet avenir est comme la vie, la vraie. Elle est fait de cette jeunesse brillante et talentueuse. Pleine d’endurance et de vigueur. Intelligente et beaucoup plus sage qu’on le croyait.
Voile en ligne tient à féliciter Armel LeCléac’h pour sa magnifique performance !
Quiconque suit les courses vous dira sans doute que la présence sporadique d’outsiders dans le peloton de tête est habituelle sur une ligne d’arrivée. Toutefois, dans le cas qui nous intéresse, rien ne saurait enlever quelque mérite que ce soit à celles et ceux qui embouqueront le chenal des Sables d’Olones dans les jours qui viennent. Leur présence sur le podium ou dans une position enviable est tout sauf le fruit du hasard.
Sportivement parlant, si on exclu le vainqueur, Armel LeCléac’h est la révélation de ce Vendée-Globe. L’homme qui revient de loin était regardé d’un drôle d’air par beaucoup de gens lorsqu’il a abandonné l’écurie Foncia après un chavirage traumatisant de son multicoque. Certains pensaient alors que la carrière d’Armel ne s’en remettrait jamais. Mais l’homme a du ressort. Aux commandes d’une flèche d’argent dessinée par Jean-Marie Finot, le jeune marin a fait montre d’une ténacité et d’une régularité qui est d’ordinaire l’apanage des plus expérimentés. Et le résultat en est pour le moins stupéfiant. À 31 ans, l’avenir de ce marin s’annonce plus que prometteur. Il est présentement à moins de 500 milles nautiques de l’arrivée. Une arrivée que l’on souhaite triomphale. Il le mérite !
Plus que jamais, il est d’ailleurs fortement souhaitable que tous les gens des Sables d’Olones qui peuvent le faire, se déplacent pour aller saluer le retour de tout ces guerriers digne de la Gaule antique. Car s’ils n’ont pas vécu les affres d’une véritable guerre, il n’en reste pas moins qu’ils reviennent tout droit de l’enfer.
Marc Guillemot doit être l’un de ceux qui a le plus hâte d’arriver. Parallèlement, il est celui qu’on a le plus hâte d’accueillir. Pour récompenser des gens comme Marc Guillemot, s’il est une amélioration qu’il faudra apporter au Vendé-Globe, c’est bien l’instauration de prix autres que le podium. Il faudra un prix pour l’esprit sportif. Un autre pour ceux qui partent avec de petits moyens. Un pour le courage. Et finalement un prix du public.
Marc Guillemot devrait remporter le trophée du courage, de l’esprit sportif ainsi que celui du public tellement sa détermination a été mémorable. Quant à sa performance sportive, elle est loin d’être négligeable compte tenu des nombreux ennuis qu’il a eu avec son rail et ses chariots de grand-voile. Mais c’est plutôt son fair-play et son empressement à secourir Yann Éliès que l’histoire retiendra. On voit d’ici les retrouvailles avec ce dernier et on anticipe déjà l’émotion sur les pontons.
Sans compter qu’en dépit de tout ce qui l’a retardé, Marc finira assurément sur le podium, grâce aux 80 heures de bonus suite à l’assistance qu’il a dû porté à son copain blessé. Définitivement, celui-là, il ne faudra pas le manquer. Il mérite un comité d’accueil de 100 000 personnes. Mais n’ayez crainte ! On peut compter sur les Sablais…
Les deux anglaises finiront vraisemblablement devant les boys. Samantha Davies se bat pour une troisième place sur le podium. Qui l’eut cru ? De toute évidence, le talent de la jeune navigatrice anglaise a été légèrement sous-estimé. Durant cette course, nez au vent, elle a fait montre du flegme et de la détermination résolu qui caractérise les anglais. Seule la blessure de Yann Éliès lui a momentanément fait perdre son incassable bonne humeur. Une fille à marier quoi ! Si on ne s’ennuie pas trop… Car elle risque d’être du prochain départ avec une monture peut-être un peu plus récente et surtout, plus performante. À seulement 34 ans, la blonde a un bel avenir que des sponsors avisés sauront bien colorer à son goût à elle.
Quant à Dee Caffari, elle est en voie de réaliser un exploit extraordinaire. Devenir la première femme à boucler un tour du monde dans les deux sens. Ça laisse pantois ! Et si ce n’était que de ça ! Imaginez ! Les deux anglaises finiront devant leurs compatriotes Brian Thompson, Steve White, Johnny Malbon, Mike Golding et Alex Thompson. Et vlan dans les dents de la gente masculine. Les sujettes de sa Majesté ont été supérieures aux gentlemen. Les James Bond girls ont fait la barbe aux hommes. Et pas les moindres à part ça… Preuve qu’on aura beau avoir le bateau le plus puissant, c’est encore 18 pouces derrière la barre que ça se passe.
On serait tenté de dire que tout ces gens se retrouvent là par défaut. Parce que les autres ont cassés. C’est une erreur que de penser de cette façon. Dans n’importe quel sport, les impondérables font partie intégrante du jeu. Qu’il s’agisse d’erreur d’arbitrage ou de casse, on se doit d’être bon joueur et d’admettre que ce sont les meilleurs qui ont gagnés. Celles et ceux qui sont là le sont grâce à leurs efforts. Et ils ont très largement mérité leur heure de gloire.
Depuis que Roland Jourdain a annoncé qu’il avait perdu son bulbe de quille, tous le monde retenait son souffle. Non pas parce que nous espérions que Bilou puisse finir la course mais bien plutôt parce que tous ceux qui suivent les péripéties de ces marins savent que naviguer sans bulbe de quille est une aventure plus que périeuse. À n’importe quel moment, le bateau peut chavirer et mettre en péril la sécurité du marin. Et plus nous regardions les fichiers météo, plus nous savions que ceux-ci jouaient contre Bilou, et plus nos mâchoires se serraient et nos orteils se recroquevillaient dans nos godasses.
Tous le monde comprend le désarroi d’un gars comme Roland Jourdain. Surtout quand on pense que c’est pour lui un troisième tour du monde et que là-dessus, c’est son deuxième à finir en queue de poisson. Ce gars là a mis tout ce qu’il avait pour finir cette course et la gagner. Il aurait certes mérité un bien meilleur sort.
Mais nous savons que l’homme a du cœur au ventre. Et parfois, ce ne sont pas toujours les victoires qui font les gagnants. Bilou est un père de famille et personne n’aurait trouvé amusant de le voir risquer sa peau entre les Açores et les Sables d’Olones. Bref, le public n’en demande pas tant.








